Superman

« Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. »

 

Samedi, 16 heures

 

La mère d’Adam l’appela une énième fois, par dessus le vacarme qui régnait dans la maison.

La télévision, les ouvriers et son père constituaient le fond sonore contre lequel elle devait se battre pour capter l’attention de son fils :

« Adam ! Viens manger…»

Mais il ne répondit pas. Il maugréa quelque chose d’inaudible depuis sa chambre.

Il avait la très nette impression que son crâne allait exploser.

Les souvenirs de la veille remontèrent à la surface, et son sang ne fit qu’un tour lorsque l’image de la fille lui revint en mémoire. Sa bouche s’approchant de la sienne, leur étreinte interrompue par son meilleur ami, Mehdi.

Le téléphone sonna, c’était Leila.

La culpabilité lui fit décrocher immédiatement, lui qui d’habitude se laissait le temps de rappeler tout le monde :

« Allo ? Il avait la voix enrouée.  

- Ça va ? 

- Ça va, réussit-il à extraire tandis que la culpabilité le prenait à la gorge.

- Tu dors encore ? Il est près de 14h ! dit-elle sur un ton de reproche.

- Mmm...

- Tu es rentré à quelle heure hier ? demanda t-elle d’un air soupçonneux.

- 4 heures.

- D’accord, rappelle moi quand tu seras mieux réveillé. »

Il raccrocha sans rien ajouter.

Cette journée touchait presque à sa fin.

Plus que quelques heures avant de se coucher - songea t-il, pour tenter d’oublier la soirée de la veille.

Demain serait un autre jour.

Un nouveau départ.

Il aurait l’occasion de rattraper son comportement.

Elle n’en saurait rien.

Parfois, il se rendait compte qu’il était son pire ennemi.

Pourquoi n’était-il pas rentré chez lui plus tôt ? La soirée n'avait pas été particulièrement intéressante. 

Au fond, il ne savait jamais comment partir.

Les paroles de la chanson « where i begin and you end » de Radiohead lui revinrent en mémoire. Il avait écouté le morceau, au petit matin, en rentrant. Le poste à fond, cigarette au bec, il avait traversé la ville endormie à vive allure, le cerveau engourdi par toutes les substances absorbées la veille.

 «♫ There's a gap in between
There's a gap where we meet
Where I end and you begin

And I'm sorry for us
The dinosaurs roam the earth
The sky turns green
Where I end and you begin

I am up in the clouds
I am up in the clouds
And I can't and I can't come down

I can watch but not take part
Where I end and where you start ♪ »

 

Vendredi, 21h30

 

Rabat.

Juché sur une colline, un vieil immeuble cossu surplombait la ville.

Les constructions commençaient à foisonner autour mais il fut un temps où c’était l’unique édifice de la zone.

Adam sonna.

Il sentit l’excitation monter, tandis qu’on s’approchait pour lui ouvrir.

C’était le nouvel an et un beau prétexte pour prolonger inutilement les festivités.

Mehdi apparut, vêtu d’un simple jean et d’un t-shirt blanc, en dessous duquel on devinait des muscles saillants. Il portait une chaine en or autour du coup.

Il se passa la main dans les cheveux en adressant à Adam un sourire radieux, qui accentua ses fossettes.

Il était ridiculement beau.

Ceci eu pour effet d’agacer Adam, qui le salua sans lui rendre son sourire.

Quelques personnes étaient déjà là.

Un ami de Mehdi qui habitait à Genève. 

Adam n’arrivait jamais à se souvenir de son prénom.

FAHD... ? Oui Fahd !

Le cousin de Mehdi, Amine, et Julie, la « copine » de Mehdi.

Mehdi avait beaucoup de « copines », semblait-il à Adam qui n’essayait pas tellement de saisir la vie sentimentale de son ami d’enfance.

Tous les trois discutaient joyeusement dans le salon, en sirotant des verres de vin blanc.

Mehdi plissa les yeux pour déchiffrer l’étiquette de la bouteille de vin, un Pouilly Fuissé 2008 Clos Reyssié, Domaine Valette, rien que ça, songea t-il.

Il n’avait aucune idée de la valeur de ce vin, mais il était quasiment certain qu’il devait coûter une petite fortune.

 « Tu veux une bière ? demanda Mehdi d’un air distrait, mettant un terme à sa réflexion oenologique.

   - Oui, s’il te plait, répondit Adam.

   - Spéciale ou Budweiser ?

   - Euh..Budweiser..répondit Adam en adressant un sourire reconnaissant à Mehdi.»

Il se retint de faire tout commentaire en rapport avec le vin qui trônait dans le sceau à glace, il savait que les parents de Mehdi n’auraient pas apprécié de se voir « emprunter » ce type de bouteille.

Adam se dirigea d’un air nonchalant vers le bar pour déposer la bouteille de Jack Daniels qu’il avait apporté. Il était très élégant ce soir, même vêtu d’un sweatshirt noir et d’un simple jean de la même couleur.

Il s’assit et contempla ce qui l’attendait pour la soirée.

Mehdi s’en alla chercher une Budweiser fraiche dans le réfrigérateur de la cuisine.

 « Ça va ? 

Julie, le regardait d’un air incertain, tandis qu’il s’était installé près d’elle. Il posa son regard ténébreux sur le sien :

   - Ça va et toi ?

   - Bien...  »

Elle savait pertinemment qu’Adam ne la prenait pas au sérieux.

 Il la regarda avec un peu plus d’intensité cette fois et lui demanda :

« Vous êtes arrivés quand ?

   - Il y a trente minutes, répondit-elle, rassurée qu’il tente un échange de banalités. »

Il eut un silence, où chacun sembla plongé dans ses pensées.

Elle va bientôt sauter, pensa t-il distraitement en allumant une énième Camel.

Adam but quelques gorgées de sa bière et Julie porta instinctivement le verre de vin à ses lèvres.

Amine avait les yeux rouges mais avait l’air apaisé. Il avait déjà brouillé son être pour la soirée, et n’avait pas besoin de psychotrope supplémentaire.

Il semblait parler d’actualité, mais en prêtant bien l’oreille, Adam constata qu’il parlait de la légalisation du cannabis à travers le monde.

Il voulait faire un genre d’analogie pour conclure que le Maroc devait faire de même.

Adam détourna le regard, comme pour ignorer l’envie subite qu’il avait de lui en coller une.

Il avait des montées de violence parfois. Il essaya de se calmer tandis que ses poings se crispaient.

Amine, l’élément déclencheur de sa violence habitait à Genève. Au même titre que Fahd.

En rentrant, il intégrerait l’entreprise familiale. En attendant, il profitait de son statut d’étudiant et de l’absence de responsabilités pour répandre ses discours insipides aux soirées auxquels il daignait bien se présenter.

Il eut un vacarme épouvantable dans le couloir, et on entendit des voix de filles, puis la sonnerie retentit.

Adam alla ouvrir la porte, une brunette à la peau blanche se jeta dans ses bras en l’adressant d’un « SALUTTTTT » des plus chaleureux.

   « I missed you so much, ça vaaaaaa? You never call... even when you are here. [1] 

     - Ça va chérie, ça va toujours quand je te vois... Tu es BELLE, tu sais comment c’est, avec la routine, je ne parle à personne.. je ne vois pas grand monde. Je t’en prie entre. »

Mehdi se leva pour l’enlacer et pensa qu’il avait bien fait de ne pas être parti ouvrir la porte.

Julie n’aurait probablement pas bien réagi à une démonstration d’affection aussi grandiloquente.

Il songea qu’il avait complètement oublié de dire à Zoulikha, la femme de ménage, de passer demain. La maison devait être intacte pour le retour de ses parents.

Les trois filles qui l’accompagnaient s’avancèrent une à une pour dire bonjour au groupe déjà installé.

Assia était une amie de longue date de Mehdi et Adam.

Elle était de ces tempéraments joyeux et extravagants à la fois, une tornade qui bouleverse tout sur son passage. Une certaine fragilité se dégageait de ses beaux yeux en amande, qui étaient un peu comme une fenêtre vers son âme.

« Alors raconte moi tout ! s’exclama Assia en direction d’Adam, tu as quelqu’un dans ta vie ? Comment se passe la vie à Paris ? Je veux TOUT savoir ! ». Adam lui sourit, d’un air gêné, et rougit.

Il avait toujours eu un faible pour Assia. Elle était tellement décontractée, elle semblait toujours à l’aise.

Elle se tourna vers Mehdi, dont Julie tentait tant bien que mal de retenir l’attention. Mais avec l’arrivée des trois filles qui accompagnaient Assia, la mission semblait compliquée.

« Mehdi, chéri, tu es toujours aussi beau ! s’exclama Assia, d’un air amusée.

Mehdi lui adressa son sourire habituel. Elle me cherche encore, songea t-il.

- Qu’est ce que tu aimerais boire Assia, très chère Assia ?

Et en se tournant vers les filles :

- Et vous les filles ? Vous étiez au lycée, n’est- ce pas ? »

Julie tenta de garder son sang froid. Elle se contenta d’afficher un sourire pincé et de se resservir un verre.

Elle avait rencontré Mehdi en été, lors d’un vernissage dans le vieux Rabat.

Etudiante à l’Essec, elle était en stage dans le cadre de son programme d’étude à l’ONU FEMME dont les bureaux se trouvaient dans les beaux quartiers de la capitale.

Grande et élancée, elle avait la peau laiteuse, presque translucide. Ses cheveux blond vénitien étaient coupés courts. Sa beauté n’avait pas grand attrait de là où elle venait, mais elle semblait à son grand étonnement, faire l’unanimité auprès de la gente masculine de la capitale chérifienne.

De minuscules tâches de rousseurs parsemaient son visage, et ses yeux vert clair constituaient un véritable atout.

Le monde de Mehdi lui semblait à la fois complexe et accessible.

Elle avait envie d’en savoir plus mais toutes ses bourgeoises orientales l’agaçaient un peu à l’image de mouches tenaces que l’on souhaite chasser d’un revers de la main.

La sonnette de la porte retentit. Puis encore une fois. La musique se faisait plus forte.

Les arrivées rendirent la pièce plus enfumée.

Adam ouvrit l’immense fenêtre en aluminium qui donnait sur le superbe appartement de son ami. Il s’accouda à la fenêtre, son verre à la main, comme pour se donner plus de contenance et observa le monde.

Ses idées semblaient déjà un peu flou. Il était là depuis bientôt une semaine. Il rentrait à Paris dans deux jours pour ranger ses affaires.

Il était heureux de voir ces visages familiers. Il se sentait chez lui.

Je vais me tenir à carreau, pensa t-il. La vie à Rabat, ce n’est pas si mal après tout. De toute façon, il n’aimait pas vivre à Paris. Alors. Il fallait qu’il se concentre sur son avenir. C’était le moment ou jamais. Il devait penser long terme. Et son avenir se traçait sur la terre de ses ancêtres. Ou du moins, c'est ce qu'il pensait. 

Les allers retour aux toilettes se faisaient de plus en plus fréquent.

 

Samedi, 4h00

 

Mehdi était dans sa chambre, une assiette dans une main, un billet dans l’autre. Il posa l’assiette sur son lit et roula le billet de façon à pouvoir s’en servir pour sniffer la poudre blanche qu’il versa dans l’assiette.

Il devait résister à l’alcool et cela lui permettait d’avoir plus d’endurance.

Nul ne savait pourquoi il fallait avoir de l’endurance mais c’était comme ça.

Certains réussissent à s’échapper, d’autres sont condamnés à avoir de l’endurance, songea t-il.

Quelqu’un ouvrit la porte.

-« Oops, désolé ».

Il crut distinguer le visage de l’une des filles qui accompagnait Assia.

Une fausse blonde au teint halé. Elle s’empressa de la refermer aussi vite.

« Qu’est-ce qu’elle fout là cette connasse. »

Il remit l’assiette dans le tiroir de sa table de chevet et ressortit de la chambre au moment où Julie apparut dans le couloir.

« Où étais-tu passé ? Je t’ai cherché partout, un de tes amis dans le salon a essayé de m’emb…. »

Mais Mehdi ne l’écoutait déjà plus. Il se dirigea vers le salon, Julie sur ses pas.

Dans le salon, la soirée battait son plein. Des groupes s’étaient formés et les invités discutaient joyeusement.

Le pic de la soirée, songea Mehdi dans un soupir.

J’ai vraiment hâte qu’ils s’en aillent.

Il cherchait des yeux la fille qui avait fait irruption dans sa chambre.

Julie, un peu éméchée, tenta dans un dernier élan une dispute, qui eu autant d’effet que le reste.

Les pensées de Mehdi commençaient également à être confuses. Souvent, dans ces moments, une voix résonnait dans sa tête.

La voix le narguait souvent des mêmes paroles:

«  Est ce que c’est ça que tu veux ?

   - Qu’est ce que tu veux ?

   - QU’EST CE QUE TU VEUX ?

   - WHAT DO YOU WANT ? »

Il ressentait l’ennui et la cruelle redondance de ces fêtes. Assia s’avança vers eux et interrompit sa réflexion :

« Hey ? Ça va Mehdi ? Tu as l’air un peu pâle.

  - Non ça va... Je veux dire, oui, ça va, il est un peu tard.

  - Tu pars quand ?

  - Je ne pars plus.

  - Comment ça ? dit-elle, un peu étonnée.

  - Je...je reste ici.

  - D’accord, on aura le temps de se voir alors, je ne pars que dans un mois, dit-  elle, sur un ton qui se voulait rassurant.

  - Oui. Adam reste aussi si j’ai bien suivi.. »

Julie tenta de participer à la discussion mais les deux amis ne lui accordèrent pas la moindre attention.

Elle s’éloigna d’eux sans même qu’ils s’en aperçoivent, pris son sac et enfila son manteau, jeta un dernier regard en direction de Mehdi, puis s’en alla, curieusement légère.

Bientôt, les invités se firent plus rares. Il ne restait plus que quelques personnes, regroupées dans un salon.

Adam était fatigué, mais à chaque fois qu’il tentait de s’esquiver, quelqu’un l’en empêchait.

Il ne savait bientôt plus s’il voulait partir ou s’autodétruire, la limite entre les deux était à présent ténue dans son esprit.

Il rêvait d’être dans son lit.

Leila l’avait bombardée de messages en début de soirée puis s’était faite plus discrète aux alentours de minuit.

Elle avait un diner de famille à l’extérieur de la ville.

Une des amies d’Assia, dont le prénom lui échappait, lui faisait des œillades depuis le début de la soirée.

Son regard se faisait de plus en plus insistant.

Il bu une gorgée de vodka-tonic, puis une autre.

Il avait décidé d’innover. Oui, d’habitude, il buvait du whisky. 

Il se resservit un peu de vodka - attrapa des glaçons qui lui brûlèrent le bout des doigts et les mis dans son verre - tout en regardant les autres gesticuler.

Partir, songea t-il.

Il ne faisait plus vraiment attention à ce qui se disait. Sa tête était lourde. Il était fatigué.

Elle se rapprocha et s’assit près de lui. Elle commença à parler.

Adam distinguait à peine ce qu’elle disait.

Il tenta de se concentrer sur ses lèvres.

«  Tu es chanceux... Paris c’est la porte à coté…….…tu sais, depuis que j’ai déménagé à Miami, je ne peux pas me permettre de rentrer sur un coup de tête, bla bla bla ……, j’ai rencontré… bla bla… Même si parfois je le fais … bla bla bla» elle gloussa.

Ses longs cheveux bruns lissés à outrance lui tombaient élégamment sur l’épaule gauche. Adam pouvait sentir son odeur fruitée, elle était à quelques centimètres de lui maintenant. Il lui semblait qu’elle portait la même eau de toilette estivale que sa mère, le happy de clinique.

Mais on est pas en été, se surprit-il à penser.

Adam lui sourit poliment, il n’avait pas saisi grand chose du monologue de la jeune femme...une envie de vomir le prit à la gorge.

La fille était sur lui, littéralement. Elle l’embrassait goulûment et il se surprît à lui rendre son baiser. Il jeta un regard à droite, puis à gauche. Pas un chat dans le salon.

 «  Adam ?

Mehdi apparut.

   - Qu’est ce que tu fais a sahbi [2] ?

   - Excuse nous, dit-il en direction de celle dont Adam ne se rappelait pas le nom.

 Il entraina Adam dans sa chambre :

- Tu as une copine, tu te souviens ?

- Je sais, je...je dois rentrer. Je crois qu’elle m’a sauté dessus.

- Oui c’est ça, rentre chez toi. »

Mehdi le regarda partir, ce qui lui rappela que Julie avait disparu en milieu de soirée. Il eu le réflexe de consulter son téléphone - rien.

Elle avait surement du partir à un moment où il était occupé à ruminer l’inconsistance de sa soirée.

Tant mieux pour elle, songea t-il.

Il entendit la porte claquer une seconde fois. Probablement l’amie d’Assia.

Il se dirigea vers son lit, et retira ses vêtements dans un dernier élan de bravoure.

Je suis un héros songea t-il ironiquement, avant de se glisser dans ses draps, fraichement changés le matin même par Samira, sa mère, non pardon, sa nounou.

Elle ne revenait que dans 3 jours, la maison serait propre d’ici là.

Il ne tarda pas à sombrer dans un profond sommeil, bercé par le chant liturgique de l’appel à la prière du Sobh[3].

 

[1] En anglais dans le texte.

[2] « Mon ami » en arabe dialectale.

[3] Appel à la prière du matin, effectué par le Mouadhin, généralement le fqih de la mosquée.

 

Oumelrit

 


 

 

 

 


 


 


 

 

 


 

 

 


 


 


 

 



 

 


 

 

 

 


 

 

 
















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