La terre de mes ancêtres

Sur les traces des autochtones d’Afrique du nord..

Sous le poids de mes demandes incessantes, ma mère accepte enfin de retourner sur la terre de ses ancêtres. Son expérience du « bled », la terre où est né son père ne lui évoquait pourtant que souvenirs de contrainte et d’étouffement. Pour moi, c’est la découverte.

Curieuse de savoir d’où je viens, je ne m’étais jamais rendue dans ce village de la région du Souss Massa. J’étais impatiente de le découvrir.

Cet attachement pour la terre, je l’avais en commun avec les peuples aborigènes d’Océanie et les autochtones d’Amérique.

D’ailleurs, mes grands parents, une fois arrivés en ville, travaillaient le sol à travers son revêtement, l’extraction de minerai et l’érection de constructions.

Perçue avec un mélange d’indifférence et d’amusement, cette soif identitaire ne recevait que peu ou pas de réaction de la part de mon entourage, qui y voyait tout au plus une lubie intermittente.

De ce que je savais, le bled évoquait à ma mère des souvenirs d’adolescence peu reluisant. Jusqu' à l'age de quinze ans, elle fut contrainte par sa mère de passer les vacances d’été au douar, loin de sa vie citadine.

C'est ainsi que pour y échapper, elle me confia qu' elle se vêtit un jour de son plus beau maillot deux pièces et monta bronzer sur la terrasse de la maison familiale. Elle avait 15 ans. Cela provoqua un scandale au douar qui eut pour effet de la banir définitivement. [1]

 40 ans plus tard, nous voici de retour sur le site.

Quelques jours plus tôt, nous quittons Rabat, direction Agadir, au sud du Maroc. La ville signe la fin de l’autoroute. Dés lors engagés sur la route nationale, nous nous dirigeons vers Taroudant, une jolie ville touristique. Notre destination finale est Taliouine, la ville du safran.

Sur la route, nous prenons le temps de nous arrêter manger dans un restaurant. Sur place, nous commandons des grillades et j’avale avec vitalité des côtelettes et de la Kefta[2], accompagnés de Tounirt[3] et d’un thé à la menthe. Les mouches s’abattent avec persistance sur notre nourriture. L’espace d’un instant, cela me renvoie à notre statut organique.

Sitôt le repas terminé, nous reprenons la route. Nous sommes 4 dans le véhicule :  ma mère, ma tante, Said et moi. Said est de Taroudant. Il sera notre guide pour le voyage. Arrivés à Taliouine, nous empruntons une piste abrupte.

Nous n’atteindrons le douar[4] Imoula[5] qu’une heure plus tard. Juchée sur une colline, la propriété entourée de murs surplombe l’horizon.

Je suis un peu déçue car les constructions en terre laissent peu à peu place à des constructions plus modernes, couleur ocre, à l’image de certaines villes du sud. Il fait presque nuit, deux jeunes nous ouvrent le portail. La voiture s’arrête.

Saïd me taquine : « Yalah hebti hawa lbled ». [6] Je souris. Said et les jeunes s’empressent de descendre nos bagages. Nous faisons face à une maison. C’est celle de mon grand père.

J’entre par la cuisine que je traverse. Un joli revêtement au sol me rappelle le carrelage d’inspiration andalouse en vogue en ce moment. On le voit un peu partout dans les restaurants en ville. La pièce m’inspire une maison de vacances.

Elle en a l’ambiance légère. Je débouche sur un salon. A droite, se trouve une pièce. Un scorpion noir git inanimé au pied d’un lit une place où mon grand oncle dort parfois.

Said me souffle cette information sur le ton de la confidence. Lui parle berbère et communique avec facilité avec les gens du Douar. Je prends le temps d’observer cette maison.

Au dessus d’un mur, est accroché très haut, bien trop haut, une photo de famille.

L’aménagement consiste en 3 salons marocains au style sommaire. Le tissu des salons est altéré. Je ferme les yeux et j’essaye d’imaginer les cris, et l’animation que devaient susciter la présence d’une famille dans cette maison.

Mon grand oncle nous accueille à l’extérieur de la maison. Il a l’air ému de nous voir et je suis pareillement émue de voir l’extension de mon grand-père à travers lui.

Bien qu’il soit âgé, il demeure l’un des rares survivant de cette génération. Il a plus de cent ans. Tous ses frères et sœurs sont morts désormais.

    « Labass ? demande t-il un peu au hasard de sa voix enrouée, il a le sourire  aux  lèvres. »

     « [7]3mi , manzakin[8]? s’exclame ma tante d’un air enjoué. »

    « hamdoulah .. soupire t-il. »

Un échange de banalités s’en suit, ponctué de silences où chacun prend le temps de fouiller dans sa mémoire, à la recherche des formules de politesse appropriées.

A mon réveil, le matin, je trouve mon grand oncle installé sur une chaise blanche en plastique, profitant de la fraicheur matinale avant les premières lueurs du soleil.

Il s’appelle Brahim. C’est tout ce que je sais de lui. Il porte un chapeau de paille au dessus de sa « taguilla » blanche. [9] Il me sourit.

Nous tentons tous les deux de performer un baise main. C’est la tradition ici. Mais il est plus agile. Il tire ma main vers lui et l’embrasse.

Il est empreint de bienveillance. Il semble approuver ma présence. Il passe sa main sur mon visage d’un geste affectueux. Je ferme les yeux. Son odeur est celle de la sagesse.

Je suis fascinée par les ainés. Je tente de déceler en lui les secrets du monde, une sagesse ancestrale qui se lirait sur son visage ou à travers ses gestes.

A 800 mètres de la propriété se trouve un château d’eau. A proximité, Il y a une école où les enfants du douar étudient. Les enfants nous regardent, je soutiens leur regard. Je suis même tentée de m’y noyer.

Ils se tortillent d’un air à la fois curieux et timide en me regardant. Ils sont vêtus de vêtements dépareillés et portent presque tous au pied des chaussures ouvertes, en plastique et ternies par la terre.

Cette terre, encore, qui nous attend au tournant. Adossés au mur de la petite bâtisse, les enfants attendent leur enseignant qui arrive en vélo.

Un cousin nous explique que pour le secondaire, ces mêmes enfants devront aller étudier à une heure d’ici, où un internat demeure une possibilité pour les filles.

Possibilité qui sera vite exclue pour la plupart des familles, qui ne laisseront pas leur fille s’éloigner du microcosme familial sans être mariée.

 Je suis tous les jours vêtu de la même Abaya noir. C’est une robe qui couvre l’ensemble du corps à l’exception du visage, des pieds et des mains.

Ma mère et ma tante portent également des Abayas. La Abaya est originaire de la péninsule arabique et son port est obligatoire au Moyen Orient.

Ce vêtement n’était ni obligatoire ni même porté dans le village. Le port du vêtement nous a été autosuggéré.

Comme nous ne savions pas réellement comment nous habiller, nous eûmes l’idée de nous dissimuler. Personne n’avait pour autant décrété que les traditions amazighes résidaient dans le fait de se couvrir.

Nous avions dans l’intention de paraître modeste. C’était par respect pour l’autre, cet autre que je ne connaissais pas.

Le douar est calme, presque désertique. Un cousin, Lahcen, nous fait visiter les cultures de la propriété. C’est le fils de Brahim. Il aura été d’une remarquable amabilité durant tout le séjour et son dévouement me touche beaucoup.

Bien qu’il soit assez pudique, je vois bien que la présence de visiteurs lui fait plaisir.

La région de Taliouine est connue pour le safran. Plusieurs coopératives offrent des produits à base de la fleur star.

Parmi les produits commercialisés dans la région, nous pouvons compter les huiles cosmétiques, les tisanes pour le transit et la digestion, le khol à base de safran et le miel.

Le safran est désigné par le terme d’or rouge et c’est l’épice la plus chère au monde. Il constitue une culture vivrière sur laquelle s’appuient les habitants de la région pour assurer une partie de leur revenu annuel.

Aux alentours de la fin octobre, début novembre, le crocus Sativus, la plante dont est issue le safran, donne naissance à de belles fleurs dont la couleur varie entre le violet pale et le mauve foncé.

Elle se compose de trois pétales et de trois sépales[10]. Trois étamines[11] jaunes viennent s’ajouter à la composition de la fleur. Le pistil est composé de 3 stigmates rouge vif. Ces stigmates rouge vif seront collectés et constituent le safran une fois déshydraté.

C’est un travail long et laborieux qui nécessite de l’agilité et la patience en justifiant le prix élevé sur le marché. Le safran est commercialisé à 30 dirhams le gramme en moyenne au Maroc, contre 30 euros en France.

Par ailleurs, Il faut en moyenne cent cinquante fleurs de safran pour obtenir un gramme de safran pur.

La plante est résistante au froid et c’est ce qui fait qu’elle ne meurt pas dans cette région montagneuse où les températures hivernales peuvent avoisiner les zéros degré.

Un voisin nous emmène voir sa mère. Il semble particulièrement enthousiaste de nous servir de guide et lance des regards soutenus à la mienne. Sa mère à lui m’arrache un baiser et me serre dans ses bras.

Elle nous accueille et discute avec ferveur avec ma mère et ma tante. Manifestement, elles se connaissent bien.

On nous fait monter du thé au safran et à la menthe. Le voisin s’occupe de nous servir. Il a un petit air effronté.

Un bébé traine à l’étage. Il joue dans la salle de bain. La mère de l’enfant n’est pas là. Elle est partie voir sa sœur.

Je le prends dans mes bras. Je le regarde, il me regarde. Il détourne le regard. Je le pose à terre. C’est une petite fille. Elle doit avoir deux ans.

Elle court partout, se cogne, tombe, se salit mais c’est la vie. Enfin c’est ce que je me dis.

Nous partons. L’enfant nous regarde d’un air désintéressé tandis que sa petite main agrippe celle de sa grand-mère.

Nous marchons pour regagner la propriété familiale. Nous passons devant le château d’eau. Nous croisons Hassan. Il doit avoir mon âge. Il a les cheveux châtains clairs et les yeux miels. Des rides se dessinent déjà au coin de ses yeux.

Je constate qu'il n'est pas bien épais, un peu comme moi. Il nous propose de visiter la maison de Brahim. C’est une bâtisse en terre cuite avec une vieille porte en bois massif d’une grande beauté.

Nous pouvions distinguer des gravures en caractère Amazighe sur la porte. A l’intérieur, une cour permettait de rejoindre les différentes pièces du logement. Le séjour, à droite, servait également de chambre à coucher à Brahim, nous explique son petit fils, Hassan.

Nous découvrons la cuisine. C’est la plus belle cuisine que j’ai jamais vue. Les murs sont noirs de suie. Mais elle conte l’histoire de ce village.

Elle conte l’histoire de cet entourage que je connais à peine. Elle est immense et dispose d’un toit ouvert. Au sol, il n y a aucun revêtement. C’est la terre.

Je ne sais pas bien pourquoi mais je pense à mon grand oncle, à sa sœur, à son frère, qui est mon grand père.

A tous ces gens, qui à une autre époque se sont probablement rassemblés au même endroit à l’occasion de la célébration d’un évènement.

Nous regagnons la maison où nous logeons.

Le lendemain, je vois Brahim s’affairer à des travaux manuels, toujours en rapport avec la terre. Il nettoie les lentilles et les haricots blancs à même le sol, assis sur un drap où sont répartis les légumes. Il fait de longues promenades dans le jardin en arrière de la cour.

Les petits déjeuners sont copieux et sont servis tôt le matin. Au menu Tounirt[12], oeufs durs, miel, huile d’olive, beurre, amlou, thé au safran, bouillie d’avoine ou de mais au thym.

Les soirées sont calmes, on nous sert de la viande de chèvre et des tagines aux légumes de saison au diner.

Il m’arrive de sortir faire un tour devant la maison. Mon grand oncle est là parfois. Il esquisse un signe de la tête et de la main dans ma direction.

Lorsque nous plions bagages, les adieux sont chargés d’émotions. Sur le chemin du retour, nous passons par le douar de Tilmaliz.

Des visages familiers nous accueillent. Un énième cousin de ma mère, que je connais pour l’avoir vu en ville est ravi de cette visite impromptue.

Sa femme prépare du pain en arrière, aidée par sa belle fille. On nous sert du thé au safran comme à chacune de nos visites. Il colore le thé et donne au liquide une couleur rougeoyante. On lui prête des vertus apaisantes.

Les femmes de la région ont toutes cet air de rien. Elles font tout mais agissent comme si ce n’était rien.

Elles cuisent le pain, elles moissonnent, elles labourent les terres, cueillent le safran, ravivent les cultures, et portent le bois dans cette région montagneuse où il fait extrêmement froid.

Je regarde la belle fille en arrière. Sa belle mère m’invite à admirer leur four en terre cuite. D’apparence frêle, la jeune femme avait décoré ses yeux de Khôl. Elle a la tête couverte, je me demande en la regardant si c’est religieux ou culturel.

J’avais apporté un foulard aussi, que je ne parvenais pas à mettre. Je le portais néanmoins autour du cou, au cas où je fus prise d’une envie subite de m’en affubler.

Alors j’y pense. J’aurais pu être née ici moi aussi. Si la moyenne d’âge pour le mariage des femmes avoisine les 17 ans, mon enfant aurait pu être âgé de 12 ans aujourd’hui.

Un long frisson me parcoure l’échine tandis que je pense à l’idée de cette maternité précoce, pourtant vécue par nombre d’entre elles.

La belle fille me regarde et sourit d’un air timide. Je lui rends son sourire. Qu’est ce que je fais de plus noble que d’être l’une d’entre elles ?

Je me le demande parfois.

 

Oumelrit

 

[1] Division administrative rurale en Afrique du Nord.

[2] Viande hachée assaisonnée.

[3] Pain de la région.

[4] Division administrative rurale, en Afrique du Nord.

[5] Nom du douar.

[6] « Allez descend voici le bled ».

[7] « Mon oncle » en arabe.

[8] « Comment vas- tu ? » en berbère.

[9] Bonnet en tissu, généralement blanc, recouvrant toute la surface du crâne.

[10] Elément vert qui soutient la tige et qui constitue un lit pour les pétales.

[11] Appareil reproducteur mâle de la fleur.

[12] Pain de la région cuit dans un four traditionnel.


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